A l’occasion du TEDx Nantes du 22 janvier 2013, voici un argumentaire expliquant pourquoi une Nouvelle Controverse est nécessaire. Le livre « la Nouvelle Controverse »paraîtra au premier semestre. La vidéo intégrale du TEDx est  disponible sur cette page et sur le blog lanouvellecontroverse.fr. Yannick Roudaut

Les limites de notre modèle économique

Notre système économique n’a qu’un peu plus de deux siècles. Un laps de temps extrêmement court à l’échelle de l’univers. En deux siècles, nous avons su réaliser un bond technologique inégalé dans une période aussi courte. Il nous aura fallu moins de deux siècles d’industrialisation pour faire émerger une multitude d’innovations : voiture, train, avion, informatique, chimie, médecine….En quelques années, nous avons su réaliser la conquête de l’espace. En quelques années,  nous avons généré une somme de déchets inégalée dans toute l’histoire de l’humanité… Les déchets générés par nos activités humaines sont désormais non biodégradables dans leur très grande majorité, créant une pollution qui n’existait pas avant ce bond technologique de l’humanité. L’encombrement de l’espace fait figure de symbole. L’orbite sur lequel nous envoyons les satellites est désormais si pollué par les déchets spatiaux (bris de satellites) que l’exploitation même de l’espace orbital terrestre pourrait être remise en question à moyen terme si nous continuons à produire autant de déchets. Les risques de collisions avec un satellite seraient trop élevés.Vous l’aurez compris, le revers de la médaille à notre fulgurant progrès technique est la production de déchets et la mise en danger de la biosphère. Quelques décennies d’une course effrénée à la croissance et à la rentabilité, nous aurons suffi pour mettre en péril la survie d’une partie de l’humanité, si ce n’est à long terme, de l’espèce humaine. Il est plus que temps d’éteindre l’incendie, de contenir ce brasier qui ronge notre environnement vital. Et cela passe par une nouvelle conception philosophique de notre rapport à la Terre, à la nature. Ce saut philosophique est indispensable à toute action collaborative destinée à bâtir le monde de demain. Si nous consommons mieux, collaborons plus, sans changer radicalement notre rapport à la nature, nous aurons mis un pansement sur une jambe de bois. Les changements dans nos habitudes de consommation sont en cours, le pouvoir latéral se développe et permet de diffuser ces initiatives fondatrices d’un nouveau monde. Il ne reste plus qu’à abandonner une certitude particulièrement nuisible à l’humanité : l’homme domine la nature.

Rappel : Que s’est-il passé à Valladolid au XVIème siècle ?

La Controverse de Valladolid, est connue du grand public grâce au roman de Jean Claude Carrière, lequel a donné lieu au tournage d’un film, à une pièce de théâtre et à une série télévisée. Dans le roman de Jean Claude Carrière, cette controverse dure deux mois, à cheval sur les  années 1550 et en 1551 en Espagne sous le règne de Charles Quint.

Pourquoi une controverse (ou dispute) ? En pleine conquête des nouveaux territoires d’Amérique du Sud, le roi espagnol souhaita que l’on statut définitivement sur la condition des indigènes (les amérindien), sur le droit d’exploitation ou non de cette main d’œuvre,  et sur la moralité de ces conquêtes. Il fit organiser un débat qui opposa principalement le dominicain Bartolomé de Las Casas, défenseur des indiens, au théologien Juan Ginés de Sepúlveda. L’arbitre et décisionnaire de ce débat n’était autre que le représentant de l’Eglise romaine, le prélat du Pape. Cette confrontation a réuni des théologiens, des juristes et les  administrateurs du royaume, afin qu’il se « traite et parle de la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, pour qu’elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience ». Durant la controverse, De Las Casas tente de convaincre le prélat que les amérindiens sont des hommes égaux en tous points aux Espagnols. Le second orateur, philosophe et ardent défenseur de la foi, De Sepùlveda, les considère comme des sous-hommes. Pour lui, les indiens sont une espèce d’hommes inférieurs, conformément à la pensée d’Aristote qui avait établi une hiérarchie. Au-delà de la question du pouvoir de colonisation des Espagnols sur les indigènes d’Amérique, se posait la question de l’humanité de ces mêmes indigènes. Les intérêts des colons étaient bien entendu de pouvoir réduire en esclavage les indigènes pour asseoir la puissance économique du royaume et convertir aussi ces individus à une religion « plus humaine ». L’enjeu était à la fois économique et religieux. D’un côté le royaume d’Espagne voulait s’assurer l’exploitation d’une « ressource » peu coûteuse pour exploiter ses découvertes, tandis que l’Eglise y voyait un enjeu de pouvoir. Tout un modèle économique et social pouvait être remis en question par un veto de l’Eglise à cette exploitation brutale et sauvage des indigènes. Finalement l’Eglise tranchera en reconnaissant le statut d’hommes aux amérindiens, parce qu’une autre main d’œuvre bon marché pouvait les remplacer et préserver les intérêts économiques de la Couronne : les africains. Et le commerce triangulaire prit son essor.

Quel serait l’objet de cette Nouvelle Controverse ?

«  Homo Sapiens ne doit plus essayer de dominer la Terre. Il doit apprendre à la ménager et à l’aménager » Edgar Morin. La Voie

Face à l’ampleur de la crise écologique et à ses conséquences sociales et économiques, l’humanité doit se mobiliser pour faire évoluer sa conception du monde. Une Nouvelle Controverse mondiale est indispensable pour nous interroger sur la place que nous souhaitons laisser à notre environnement naturel dans nos projections économiques. Comme les Espagnols ont débattu de l’humanité ou non des Amérindiens en 1550, cette Nouvelle Controverse ouvrirait le débat sur notre rapport à la nature, sur notre extériorité, sur notre supériorité au monde du vivant, donc sur l’étendue de notre droit d’exploitation. Les conséquences écologiques, économiques, politiques et philosophiques d’une telle remise en question sont immenses. Cette « dispute » opposerait deux visions du monde. L’une défendue par les lobbies, hommes politiques et citoyens, soucieux de préserver un système lucratif, en place depuis deux siècles. L’autre partie serait constituée des citoyens, entrepreneurs, hommes et femmes politiques, qui souhaitent bâtir un autre modèle de société, soucieux de représenter les générations futures. Pour simplifier, on peut dire que cette dispute opposerait les conservateurs aux alters.

Comment organiser cette Controverse?

Nous disposons des outils coopératifs (les réseaux) pour consulter les peuples sur la question. Une agora mondiale, à laquelle chacun pourrait participer, n’est pas utopique. Techniquement, il est aujourd’hui possible de sonder les opinions, d’écouter et de discuter en temps réel sur un forum dédié à cette Controverse. Faut-il que chaque citoyen s’exprime directement ? Faut-il au préalable procéder à l’élection de « députés » qui participeront à cette agora mondiale ? La question pourra être débattue en temps voulu. Ce point technique peut lui- même être soumis au vote des citoyens via une question posée sur Internet.

Les questions qui se posent sont évidentes :L’homme est-il supérieur à la nature ? Devons nous concevoir le monde face à la nature ou avec elle ? Avons-nous le droit de détruire le patrimoine commun ? Avons-nous le droit d’exploiter les océans, les sols, les forêts au risque de condamner nos descendants à des conflits armés pour l’eau, l’alimentation ? Avons-nous le droit de décréter que la nature est façonnable à merci, au risque de ne pas laisser aux espèces animales le temps de s’adapter à ce brutal changement climatique ? Pouvons-nous imaginer de nouvelles solutions économiques viables, respectueuses de la Nature et créatrices d’emplois et de bien être?

Il ne s’agit pas d’élever la nature à un rang sacré qui empêcherait toute action de l’homme sur le monde végétal ou animal.  Il s’agit simplement de définir des bornes no activités, par exemple des conditions d’élevage décentes, de mettre fin à certaines pratiques agro-industrielle, de cesser de polluer, d’intégrer dans chaque activité économique la notion d’empreinte environnementale. (26)

Chaque entité, chaque individu, doit prendre en considération la capacité de la Terre à renouveler ce qui est prélevé. Il doit intégrer aussi la capacité de notre planète à éliminer les déchets produits par son activité.

(26) L’empreinte environnementale correspond à la marque indélébile que nous laissons lorsque nous prélevons des ressources ou lorsque nous rejetons des polluants non dégradables rapidement.

Il ne s’agit donc pas de tout arrêter et de revenir à la bougie ou à l’âge de pierre, comme l’avancent certains détracteurs d’une co-révolution éco-responsable. Il s’agit de définir les conditions de l’exercice de nos activités et de nos vies en harmonie avec les capacités terrestres, en symbiose avec les exigences de la nature. La gestion du stock planétaire de poissons en est un parfait exemple. Devons-nous continuer à pêcher aveuglément sans nous préoccuper du temps nécessaire à la reproduction des espèces jusqu’à disparition totale, ou pouvons-nous envisager des activités de pêche qui tiendraient compte de ces contraintes naturelles ? Toute une filière doit être réorganisée autour de la question fondamentale des stocks et non uniquement en fonction de la seule contrainte économique. Il est temps de changer de grille d’analyse pour réconcilier ces deux contraintes et ne plus avoir à choisir entre l’une ou l’autre, entre le court et le long terme, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général.Les concepts d’une activité humaine respectueuse de la biosphère existent déjà. Les solutions techniques se développent et sont source d’emplois nouveaux. Entre l’approche économique circulaire ou l’écologie industrielle qui prône la création d’écosystèmes économiques, de multiples voies concrètes peuvent être proposées et débattues lors de cette Controverse.

Une nouvelle Controverse pour bâtir la Déclaration Universelles des Devoirs de l’Homme envers la Nature

Après la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, l’heure est venue de réconcilier Homo sapiens avec la planète qui le porte. La Nouvelle Controverse aura pour finalité de déboucher sur une Déclaration Universelle, non plus des droits de l’homme, mais des devoirs. Cette réciprocité ouvre la voie à la réconciliation salvatrice de l’humanité et de la nature. Elle permettra d’ouvrir les consciences et de modifier durablement notre regard sur le monde. Cette Déclaration Universelle de nos Devoirs, complémentaire de celle de nos droits, est le maillon indispensable pour que l’humanité comprenne que certes, l’individu à des droits, mais qu’une réciprocité existe. Sans réciprocité, c’est la destruction assurée.