Perturbateur ou démocrate ?

Peut-on encore s’opposer à un projet ?

Est-il encore possible d’ouvrir un débat non consensuel sans être taxé d’agitateur ou de perturbateur? Depuis quelques jours, ces questions nous tourmentent.

Voilà maintenant un mois, que des habitants de Rezé et de Bouguenais tentent de faire entendre leur voix dans le dossier de la centrale thermique dite de la « Californie » (du nom de la rue du lieu d’implantation). http://www.centrale-californie.com/

Les premiers échanges avec les élus sur ce dossier ont, il est vrai été des plus vifs. Comment aurait-il pu en être autrement ? Quand un projet comme celui-là, une centrale thermique gaz/bois de 57 MW (dont 8MW Bois), comptant 6 cheminées de 22 mètres, est implantée à 170 m des premières maisons et 30m des premiers commerces, et ce sans aucune consultation citoyenne depuis 2010, il est évident que la colère l’emporte sur l’échange apaisé. D’autant que zone d’implantation industrielle est à 1km.

Aucune communication officielle, aucun papier ou courrier, aucune annonce dans les journaux d’information des mairies concernées en 6 ans… La réunion publique organisée le 19 mai à la Mairie de Rezé, l’a été à la demande des citoyens blessés par cette attitude incompréhensible en 2016 (à l’heure du mail et de la communication en temps réel). Aucune réunion n’a d’ailleurs été organisée à Bouguenais, commune propriétaire de 2/3 du terrain de construction.

Ce soir du 19 mai, Julie Laernoes, élue en charge du dossier, a fait preuve d’un courage que nous pouvons que saluer. Affronter 400 citoyens en colère, la tâche était rude. Elle était bien seule ce soir-là… le mea culpa sur une communication désastreuse a certes été entendu, mais il est loin d’être suffisant.

Un collectif au travail

Depuis, des ateliers citoyens se sont créés dans le souci de travailler sur des questions légitimes : pollution de l’air, nuisances sonores, risque industriel lié au gaz…un travail gigantesque a été fourni, lequel a permis de pointer du doigt des manquements et des lacunes dans l’étude d’impact d’Erena (Engie), sur laquelle le dossier est instruit. La réponse des élus a été cinglante : l’étude est « irréprochable », les travaux reprennent. Comment dans ces conditions ne pas comprendre la colère des habitants concernés ? Leur rôle serait-il cantonné à mettre un bulletin de vote une fois tous les 5 ans dans une urne, puis à se taire ? Le bon exercice de la démocratie ne demande-t-il pas la présence d’un contre-pouvoir constructif?

Notre étonnement, notre incompréhension, notre déception, sont d’autant plus grands qu’aujourd’hui, certaines personnes taxent ces citoyens engagés, « d’agitateurs », de perturbateurs ». À deux reprises cette semaine, on nous a parlé de radicalité…le mot est fort, blessant, choquant.

Nos armes: la vérité, éplucher les dossiers, la créativité pour sensibiliser

Sommes-nous des casseurs de vitrines, nous qui posons des questions légitimes sur un projet qui je le répète a été instruit sans aucune consultation citoyenne en amont ? Sommes- nous des « casseurs », des « radicaux », nous qui avons pris la liberté d’utiliser les outils classiques de la démocratie pour nous faire entendre : d’abord le dialogue, puis l’affichage de banderoles, pétition, la distribution de tracts et enfin une manifestation bon enfant sur le quai de Trentemoult ? Sommes-nous des radicaux, nous qui travaillons parfois jours et nuit pour rédiger de nouvelles études, pour attirer l’attention des autorités compétentes sur des points de vigilances qui auraient pu leur échapper ?

Avons-nous le droit d’alerter les autorités compétentes et nos élus sans êtres qualifiés de radicaux, d’agitateurs ? Si la réponse est non, nous devons reconnaître que nous sommes profondément inquiets de la conception démocratique de nos pairs. Aucune violence n’a été commise par les habitants regroupés dans le Collectif. Aucune perturbation d’un quelconque événement n’est à porter à notre charge. Aucune occupation du chantier. Où est donc la violence ? Le déni démocratique n’est-il pas une violence plus forte que la contestation citoyenne ?

De la démocratie

Si nous soulevons toutes ces questions aujourd’hui, c’est parce que nous croyons profondément en la démocratie citoyenne. Nous ne voulons pas nous résigner ; nous ne voulons pas tomber dans la facilité du « tous les mêmes, ils se moquent de nous » que l’on nous renvoie à chaque fois que nous exprimons en public notre engagement dans cette noble cause démocratique. Car plus que jamais, nous avons besoin aujourd’hui de reprendre espoir dans les valeurs démocratiques. Nous avons besoin de nous dire « oui, c’est possible », c’est possible d’être entendus, impliqués dans un projet local structurant. Il ne s’agit pas de remplacer les élus et les autorités compétentes, mais bien de participer. Entre la légalité et la légitimité, il y a la consultation citoyenne.

Nous avons encore l’espoir qu’une vraie démocratie participative est possible. Sur ce point, nous no nous résignerons pas. Nous ne tomberons pas dans la radicalité qui consiste à se réfugier dans des idées faciles et populistes qui draguent aujourd’hui un nombre croissant de citoyens, qui ont abandonné depuis longtemps, les banderoles et les tracts, sous prétexte que « tout est pourri ».

Ne nous excusons pas d’être des citoyens impliqués

Bien sûr, les habitants ont peut-être été maladroits dans leur communication ici ou là. Bien sûr, certains mots ou images ont pu blesser. Bien sûr, nos élus ont eux aussi été maladroits et parfois brutaux dans la gestion de ce dossier. La violence du silence est parfois pire que la violence des mots. Mais qui ne commet pas ce type d’erreur sous le coup de l’émotion ? Il n’est pas trop tard pour remettre les choses à plat. Pour ouvrir un débat apaisé et prouver à tous les cyniques et sceptiques que la démocratie a en encore de beaux jours devant elle. Au-delà de la sphère locale, relancer le débat entre citoyens et élus autour de cette centrale thermique serait une bouffée d’oxygène pour les riverains, mais aussi pour tous ceux qui au-delà de Nantes, ont baissé les bras.

Ces mots ne sont pas ceux de « perturbateurs » ou de« radicaux», mais ceux de citoyens qui ont peut-être la naïveté de croire en la démocratie, en la politique, et en nos institutions. Ce sont les mots de citoyens radicalement démocrates.

Sandrine & Yannick Roudaut

Pour suivre l’aventure d’un collectif citoyen persévérant, la page facebook Collectif contre la centrale thermique Californie