Entretien dans Fémininbio

Peut-on vraiment changer pour sauver le monde ?

Sandrine Roudaut : “Un radical désir pour un autre monde”

Qu’est ce qu’on attend pour se mettre en chemin vers un autre monde ? La prise de conscience s’étend, mais la conscience n’a jamais empêché l’inconscience. Sandrine Roudaut, auteur de “l’Utopie mode d’emploi”, décrypte les causes de nos freins, et propose des solutions concrètes pour se mettre en action afin de créer ce monde meilleur qui nous correspond.

Article initialement paru dans fémininbio : temps de lecture 4 mn

 

Sommes-nous vraiment capables de changer pour prendre soin du monde ? Ou sommes-nous désespérément aveugles, indifférents à cette planète qui souffre, incapables de nous mobiliser ? Ces questions je me les suis vraiment posées. Depuis que je suis maman je n’ai qu’une idée : réparer, protéger la planète et celles et ceux qui l’habitent et l’habiteront. J’ai failli renoncer. Après 12 ans de travail en développement durable et RSE, je voyais les freins et les échecs. J’essuyais des réactions méprisantes, comme tous ceux qui tentent un autre mode de vie. Je me sentais en décalage avec mon milieu familial et amical. Une souffrance.

Comprenons nos peurs pour passer à l’action

Alors j’ai décidé de comprendre les ressorts psychologiques de tout cela, j’ai décortiqué nos motivations et cherché ce qui pouvait sensibiliser et déclencher l’action. C’est ainsi que j’ai redécouvert l’utopie, une force aux antipodes des écolabels et autres démarches de développement durable qui rassurent et endorment ou laissent dubitatifs.

Étymologiquement l’utopie signifie « qui n’est en aucun lieu ». Que l’on ait traduit l’irréalisé par l’irréalisable en dit long sur nos autocensures. Pourtant ce qui nous paraît évident aujourd’hui (vote des femmes, sécurité sociale, fin de l’esclavage…) était des utopies hier. Inventer les évidences de demain ne se fera pas sans nouvelles utopies. Encore faut-il oser.

Les obstacles sont dans nos têtes et dans nos corps, les solutions également. En voici quelques-unes :

Cherchons et semons du désir

On ne descendra pas dans la rue pour un énième rapport alarmiste de scientifiques. Affronter l’état du monde et être exhorté à en créer un autre déclenche la peur : peur de l’effondrement, de l’incertitude, d’échouer… Utiliser la peur pour sensibiliser est une erreur. Cette peur est amplifiée par un sentiment insupportable plus ou moins conscient : la culpabilité. Comment assumer que notre mode de vie puisse nuire à nos enfants ? Alors notre cerveau reptilien primaire se met en route, déclenchant invariablement trois attitudes: le déni, l’immobilisme ou l’attaque du messager (on le fait taire en le traitant de bobo ou d’extrémiste écolo). Heureusement il existe un sentiment plus puissant que la peur : le désir. Notre désir d’un autre monde nous fait reconsidérer la hauteur des obstacles. Le désir c’est la puissance de vie. L’absence de désir c’est la dépression. Celui qui désire autre chose, de plus grand et de plus beau traverse sa peur. Entièrement mobilisé vers cet avenir, il ne se cramponne pas à ses habitudes. L’utopie d’un monde qui ne nuirait à personne et protègerait le vivant, crée du désir. Poursuivre une utopie nous sublime, nous fait nous dépasser. Nous oeuvrons à quelque chose de plus grand que nous, qui nous élève. Nous grandissons en humanité.

Cultivons notre confiance, sans elle rien ne se fera

Nous connaissons tous ce sentiment terrible : l’impuissance. Le sentiment de ne rien pouvoir faire, la tâche serait trop grande, les lobbys trop forts, la majorité indifférente. L’Histoire nous montre que le monde a changé sous l’impulsion de minorités, des utopistes qui n’étaient pas plus de 5 % … des utopistes qui y croyaient ! L’arme c’est la confiance, en soi, en nous. Le sentiment d’impuissance disparaît quand on agit et qu’on s’allie. Donnons des occasions d’agir, de tester, plutôt que des leçons. La confiance vient par les gestes, le corps, par un grille-pain qu’on ouvre et répare, par un plat végétarien qu’on goûte sans le savoir, par le temps qu’on investit, par la beauté du monde qui nous arrête et nous reconnecte à l’essentiel.

Autorisons-nous l’imperfection pour nous autoriser l’audace

Rien n’est simple. Ni les processus psychologiques, ni nos croyances figées, ni les solutions à disposition (technologies balbutiantes, difficulté de choix…). Pourtant nous passons notre temps à montrer les incohérences des uns ou des autres. Abandonnons cette exigence de pureté: elle tétanise. Nous sommes tous en expérimentation ! Soyons bienveillants, y compris envers nous-mêmes. Nul n’est parfait.  Si on ne s’autorise pas l’imperfection, on ne s’autorise pas l’audace, ni les échecs intermédiaires.

Soyons radicaux dans nos choix, pour prendre le parti de la vie

Radical vient de racine, l’essentiel, l’utopie défend l’essentiel. Et l’essentiel ne se négocie pas. Nous ne pouvons pas négocier avec l’air que nous respirons ni avec les nutriments dont nous avons besoin. Alors ne négocions pas une petite « transition », en se contentant d’un peu moins de Co2 ou d’un packaging en carton. On ne négocie pas avec la vie. N’achetons pas les petites gammes vertes des multinationales. Penser que notre monde va gentiment changer de lui-même est une illusion. Ceux et celles qui tentent de faire évoluer le système savent combien c’est épuisant. Nicolas Hulot en est une preuve. Les multinationales et les pouvoirs en place ont bien trop à perdre pour changer radicalement. En revanche ils ont besoin de « vert » et de « durable » pour garder une réputation honorable afin d’attirer les talents, les consommateurs, motiver leurs troupes. Ainsi « acceptable » ils ont encore les moyens de retarder l’évolution des réglementations et de communiquer. Pendant ce même temps les vraies alternatives se battent, s’épuisent, dans un rapport de force insoutenable. Ne soyons pas naïfs, deux mondes s’affrontent. Ce n’est pas un jugement moral c’est un état de fait. Acheter du bio discount sous cahier des charges Leclerc condamne la véritable bio équitable, respectueuse, qui construit une filière avec la souplesse nécessaire, en solidarité sur la durée. Donnons notre soutien, nos énergies, nos talents au monde des bâtisseurs.

On arrête de se mentir. Un utopiste est plus que lucide il est extra-lucide. Ce qui en anglais se traduit par clairvoyant, visionnaire. C’est cela l’utopie. Et cela donne une détermination assez légère.

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